Dans mon ventre, couve un séisme

(Fragmento de novela) 

 

 Nena, todos los retratos son autorretratos

José Pérez Ocaña

 

A onze heure cinquante six, le Dieu-chat vêtu de soleil pris feu dans la cour de l’école publique Notre Dame de la Solitude. 

Il venait de parcourir les petites rues étroites du village, escorté de jeunes garçons qui faisaient vibrer leurs petits tambours, chantant et vociférant dans l’air chaud et lourd de cette journée d’août. Les enfants, chemises de coton blanc à manches courtes, un fin ruban bleu marine noué en une ganse souple autour du cou, avaient tambouriné fièrement toute la matinée sur leurs instruments rouges et or. Tantan tacatapan, tantan, le son ricochait à tout rompre sur la faïence des façades et le pavé lisse des rues. Le divin chat, que l’on appelait parfois Patacán, mais qui répondait en réalité au nom de José Pérez Ocaña, portait la lune et l’église du village colorés sur son front. Sur les verres de ses lunettes rondes, il avait peint deux grands yeux, ourlés de cils d’or, et sur sa pomme d’Adam, un nœud papillon violet saillant comme une améthyste. Les rayons flottant de l’astre qu’il tenait à bout de bras venait régulièrement lui lécher le visage, au gré de l’air chaud et épais. Ce même matin, les mères et les grand-mères du village s’étaient pressées sous sa bannière solaire, à qui elles avaient offerte la masse festive de leur progéniture. Une armée de joyeux êtres tout en sandales de cuir et jambes nues, qui se déplaçait autour du souverain du cortège comme une nuée de petits insectes cuivrés. 

Arrivés dans l’enceinte de l’école, trois des grands géants de papier qui suivaient cette foule tonitruante se mirent en cercle autour du Dieu Chat. Ocaña, les franges de papier multicolore de son costume frémissant autour de lui, tendit bien haut dans le ciel son soleil borgne de papier mâché. 

Le photographe du journal local immortalisa l’instant. 

Le reste du cortège se glissa dans la cour de l’école Notre Dame de la Solitude. De petits pieds agiles aux mollets dorés battirent la terre sèche autour de Patacán, des petites mains applaudirent au rythme des tambours. Tantan, tacatapan, tantan. Elle réclamaient à leur souverain le clou du spectacle, le bouquet final, la grande surprise. 

Le Dieu-chat baissa alors sa bannière, et, d’un geste gracieux, alluma une à une les fusées qui coiffaient son astre de papier. Puis il le hissa de nouveau au dessus de la foule. Bang! Bang! Bang! Bang! Les rayons explosèrent un à un faisant jaillir des étincelles autour du soleil de Patacán, et jusqu’aux longues bandes de papier de soie multicolore de son costume. 

Un souffle plus tard, son corps entier pris feu. 

Mères, pères et enfants se figèrent, se demandant si l’immolation faisait partie du spectacle, tandis que le félin flamboyant criait au photographe :   

«Regarde Nen, regarde comme je brille!».

«Les flammes étaient remontées du buste d’Ocaña à son visage. Elles dévoraient les branches d’oliviers et le jasmin qui pendaient à sa chevelure».

Les flammes étaient remontées du buste d’Ocaña à son visage. Elles dévoraient les branches d’oliviers et le jasmin qui pendaient à sa chevelure. Les enfants poussèrent des cris de terreur. La foule se débattit en sens contraire, les uns, éloignant d’une main ferme les plus jeunes, les autres, se ruant d’un bras décidé au secours de l’ardente créature qui, de toute évidence, était en train de brûler vive. On arracha des chemises, des vestes et jusqu’à des jupes pour étouffer le feu qui la rongeait. Le photographe battit avec fougue le corps recroquevillé de Patacan à l’aide de la sacoche de cuir de son appareil pour avoir raison des dernières flammèches. Bientôt, il ne resta plus du costume de Dieu-chat vêtu de Soleil qu’un mélange de papier et de polyester fondu, mêlé à la peau blanche de la divinité féline. Étendu au sol, Ocaña chuchota alors :

«Nen, tu as raté la photo de ta vie». 

 

*

 

Dans mon ventre, couve un séisme, et je ne pense à rien d’autre qu’à un peintre travesti, mort il y a trente trois ans. 

Je ne sais pas ce que cela peut vouloir dire.  

L’enfant n’a pas encore de nom, pas de lit, ni de chambre. Aucune forme d’existence ne le rattache à ma réalité quotidienne que ces petits mouvements spasmodiques, cette danse feutrée que je sens dans mon bas ventre, plus intense quand je m’assois à ma table de travail. Dans ma tête, en boucle, une image de dessin animé: un petit poisson dans son bocal, tournant sur lui-même, faisant onduler sa large nageoire caudale comme un long voile de Salomé. 

Le testeur souillé de mon jet d’urine trône depuis trois mois sur le bureau. Adiós les frêles bandes bleutées d’antan. Un trait: négatif, deux traits: positifs. L’écriture sans âme, fige désormais le faux-ami en toutes lettres sur l’écran numérique: 

EMBARAZADA 

Me voilà «embarassée». Encombrée par cette nausée infernale et par mon peintre en flamme qui monte et descend les Ramblas comme une incessante rumination. 

L’hiver est humide, et je n’ai pas d’article à rédiger. 

Pour cela il faudrait que je prenne mon téléphone, ouvre ma boîte mail, me mette à convaincre deux ou trois chefs de rubriques qu’il ont raison de croire ce qu’ils croient et de penser ce qu’ils pensent.  Je ne leur en veux pas. Qui veut encore entendre parler de Barcelone? Les politiques et les activistes sont sous les verrous ou ont pris le large. Chaque bord se jette la démocratie au visage. Il y a peu de temps encore, le monde entier regardait la Catalogne. Tous ont eu depuis le temps de s’écharper sur les symboles. Soutenir les uns, abhorrer les autres. Être déçus par tous. 

Avec ma nausée infernale, j’erre sur la Plaça Reial. Nourriture à toute heure, menus touristiques en trois langues, âme au rabais. Sous les colonnes de butanes des chauffe-terrasses, une armée de serveurs en costumes mal taillés agitent des menus plastifiés comme des oiseaux aux ailes blessées, incapables de décoller des pavés luisants. Sagement alignés en terrasse, les touristes s’intubent à de larges pichets de sangria à l’aide de longues pailles fluorescentes. Tapas huileux et paellas orangées de faux safran. Vitrine réfrigérée, fruits et plats en sauces, gâteaux sous cellophane. Personnel exclusivement pakistanais. A l’intérieur du «Musée pédagogique de sciences naturelles» une statue de Dali chevauche un rhinocéros dans une forêt de nappes blanches. L’ancien cabinet de curiosité est désormais l’un des énièmes restaurant de fruits de mer de la place. Dans cet ancien musée de la taxidermie, le surréaliste avait fait empailler un spécimen de l’exotique animal. On refusa néanmoins une autre de ses excentriques demande: deux cent mille fourmis destinées à une performance sur la guerre civile. 

Réminiscence d’une autre lecture: les sept balcons du numéro dix croulant sous les fleurs et les châles de soie. Depuis les croisées des fenêtres, les Madones de papier mâché ouvrant grand les bras. L’appartement abrite désormais une fondation culturelle à l’énigmatique objectif («construire des espaces d’inclusion sociale»). J’ai vérifié. Réflexe de scribouillarde.

Trois petits coups secs. La porte s’ouvre. Une femme. Jeune. Bienveillance intriguée. Main tendue à ma main tendue. Elle se présente à son tour. Carla. Puis, à ma grande surprise, me laisse entrer. Derrière elle dans le vaste vestibule, sous la lumière tamisée, je reconnais le visage de mon travesti solaire sur la photo en noir et blanc. Le regard charbonneux, la posture déhanchée. Chapeau melon, longue veste de velours épais, pantalon bouffant, bottes de berger. A ses côté, le portrait plus officiel d’un autre homme. Je reconnais Lluis Llach mais mon castillan fantaisiste soulève des interrogations. Ai-je déjà entendu L’Estaca ? demande Carla. Il faudrait avoir passé les dix dernier mois dans une grotte pour ne pas connaître l’Estaca, ce «pieu» où on été enchaîné les rêves de la jeunesse anti-franquiste qui tombe, tombe, tombe, mais pourtant ressuscite, dans toutes les manifestations indépendantistes… Carla m’apprend que l’interprète avait racheté l’appartement après le peintre. Elle prononce un terme que je ne saisis pas pour évoquer le quartier, à cette époque. Je cherche à traduire mentalement. Coupe- gorge? Quelque chose dans l’idée. Tout le temps de cette discussion, nous avançons l’une derrière l’autre sur les tapis de carreaux de ciment. Par les larges fenêtres de la pièce principale, les rames des palmiers de la place se balancent sous le faisceau doré des lampadaires. Bureaux, vitrines vides. Pas d’exposition pour le moment. La plupart des évènements sont montés hors des murs, de l’Art contemporain, des expositions photographiques, pas de rapport direct le peintre. Quand ils se sont installés, une exposition lui a été consacrée. Puis une autre il y a un an ou deux. 

Je pense: j’arrive trop tard. Ici il ne reste plus rien, tout juste une enfilade de pièces remplies de de bureaux métallisés, de classeurs cartonnés et d’armoires de classement. Je voudrais expliquer à Carla pour les animaux en carton dans les anciens Musées, pour la nausée, pour cet ouragan à venir.

Est-ce que j’ai une idée? 

Je ne saisis pas. 

Elle insiste. Pour l’article, est-ce que j’ai une idée? 

Je bafouille que non pas vraiment, je vais un peu d’ici et de là, à la recherche d’informations. Peut-être faudrait-il que je contacte la famille? Carla répond que oui, ce serait intéressant, il y a encore son jumeau qui vit à Barcelone, et de la famille dans le village, enfin il faudrait voir bien-sûr, tout dépend. Les voiles s’agitent dans mon bas-ventre. Je demande finalement: «Et les anges?»

Dernière porte du couloir, côté cour. L’interrupteur émet un petit claquement discret quand la jeune femme l’actionne et la pièce crépite sous le gaz des néons. 

En lisière du plafond, une ronde de chérubins apparaît au dessus d’une photocopieuse gigantesque. Trois beaux visages d’angelots entremêlés, tracés d’une ligne bleue, fine, épurée. Et ils sont soudain plus réels que moi et cet embryon en moi. Plus réels que cette femme à côté de moi, et cette lumière qui clignote au dessus de nos têtes et que «l’enfant» ne perçoit sans doute pas.

Carla actionne à nouveau l’interrupteur, faisant taire le pépiement du gaz. La farandole d’angelots replonge dans les ténèbres. Dans le vestibule elle me plante sa carte de visite dans la main. Que je n’hésite pas à lui écrire quand je saurai précisément ce que je cherche.

 


Autora:
Laura Guien 
Marsella, 1984
Es periodista
Vivió en Barcelona de 2014 a 2019
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Fotografía:
Juan Lemus